Il y a un an, j’écrivais mes premières impressions sur mes lunettes Meta. Le temps d’un cycle de saisons complet, avec les habitudes qui se sont installées, celles qui sont tombées. Je prends un moment pour réfléchir et faire le bilan de cette technologie. Voici où j’en suis.

Ce qui a tenu la route

  • Dans un autre article récent, je parlais de ma volonté de délaisser progressivement mon téléphone, devenu trop envahissant. Un an plus tard, je réalise que les lunettes ont aidé dans cette démarche : comme plusieurs choses peuvent maintenant se faire par commande vocale, je regarde mon téléphone beaucoup moins souvent.
  • La musique en oreilles ouvertes reste la fonction que j’utilise le plus. Pouvoir écouter quelque chose tout en étant à l’affût des sons autour de moi (les conversations, la circulation, mon environnement), c’est un compromis que je préfère parfois à l’isolement total de mes écouteurs antibruit. Demander une chanson à voix haute, sans sortir le téléphone, est devenu un réflexe. Demander un style de musique basé sur une humeur ou un thème fonctionne bien aussi, et c’est une belle fonctionnalité.
  • Les notifications audio de mes comptes de messagerie, avec la possibilité de répondre directement par commande vocale, continuent de m’éviter bien des arrêts inutiles pour consulter un écran. Même chose pour les rappels : les créer à la volée, sans manipuler quoi que ce soit, garde mes mains libres et mon attention sur ce que je fais. (Hey Meta, fait moi penser d’appeler Untel ce soir à 19h)
  • Et il y a l’IA intégrée, toujours disponible pour une question rapide. L’IA de Meta a beaucoup évolué depuis mes premiers tests : les conversations sont beaucoup plus fluides et naturelles, que ce soit pour poser une question sans interrompre ce que je suis en train de faire, sans devoir constamment sortir mon téléphone de ma poche et me faire happer par d’autres notifications ou sollicitations visuelles qui accaparent mon attention bien plus longtemps que nécessaire à l’origine.

Ce qui m’a le plus déçu : la caméra

  • C’est là que le bât blesse, et c’est dommage, parce que le potentiel était réel. J’aimais prendre des photos sur le vif, sans le geste de sortir un téléphone qui brise toujours un peu le moment.
  • J’aimais aussi une fonction difficile à décrire mais qui fonctionnait étonnamment bien : demander à l’appareil de jouer une liste de lecture en fonction de ce que je regardais, et le voir composer une ambiance sonore cohérente avec la scène devant moi.
  • Aussi : Pointer les lunettes vers un objet et demander ce que c’est, ou faire traduire une enseigne dans une langue que je ne comprends pas, sont aussi des usages que j’ai sincèrement appréciés.
  • Mais j’ai fini par réaliser un problème plus humain que technique : une caméra braquée dans le visage des gens crée un malaise. Même en expliquant que l’enregistrement ne se déclenche qu’avec le témoin lumineux allumé, je sentais chez certaines personnes une gêne réelle, parfois même si elles ne la formulaient pas. Ce n’est pas une question de fonctionnalité, mais de confiance, et la confiance, ça ne se règle pas avec une explication technique.
    • Pour l’instant, ma solution est simple : de petits autocollants noirs qui masquent la caméra. Ça enlève évidemment l’usage de la caméra, mais ça enlève aussi le malaise, et pour le moment, ce compromis me convient. (oui, je sais, ces autocollants sont vendus pour cacher la lumière DEL qui indique qu’une personne est enregistré, c’est pas bien et il y a plein de produits de ce genre en ligne (soupir de découragement), moi j’en mets des 2 côtés)
  • Il y a un autre genre de malaise, plus comique celui-là, qui vient des oreilles libres. Quand les lunettes me parlent, qu’elles répondent à une question ou me lisent un message texte à voix haute, je suis le seul à entendre quoi que ce soit. Alors quand quelqu’un veut me parler pendant ce temps et que je lui fais signe d’attendre (car je n’entends pas ce qu’elle me dit), la personne, elle, n’entend rien du tout. Vue de l’extérieur, j’ai l’air de simplement demander le silence à quelqu’un qui me parle, sans raison apparente. Plus d’une fois, j’ai eu droit à ce regard qui se demande si je n’entends pas plutôt des voix.

Le malaise n’est pas juste dans ma tête

En creusant ce que d’autres ont vécu et rapporté depuis un an, je réalise que mon inconfort face aux lunettes-caméras n’est pas isolé : c’est devenu un enjeu de société qui s’étend bien au-delà de mon salon.

Le pattern qui se dégage est clair : partout où la confidentialité compte (justice, sécurité, services à la clientèle, lieux de culture, etc.), les lunettes intelligentes se heurtent à un mur. Une simple diode lumineuse, aussi bien intentionnée soit-elle, ne suffit visiblement pas à rassurer les gens (et est malheureusement trop facile à masquer).

Confidentialité douteuse

Le cas le plus troublant reste celui rapporté par la BBC : des employés d’un sous-traitant basé à Nairobi, engagés pour réviser des contenus afin d’améliorer l’IA de Meta, ont dit être tombés sur des enregistrements extrêmement personnels, allant de moments intimes à des scènes filmées dans des salles de bain. Le régulateur britannique de la protection des données (l’ICO) a contacté Meta à ce sujet, et l’entreprise fait maintenant face à des poursuites aux États-Unis.

Je suis allé vérifier par moi-même, et il existe clairement une option où l’on donne son consentement à ce que les contenus enregistrés soient révisés par des humains, une option désactivée par défaut. J’ose donc croire que la majorité des cas problématiques concernent des gens qui ont cliqué un peu partout sans lire les descriptifs. Dans mon cas, mes photos sont enregistrées directement sur mon téléphone, sans passer par un nuage Meta quelconque. Mais serais-je surpris d’apprendre que Meta fait des choses à mon insu… hélas, non.

On entend aussi régulièrement dire que ces lunettes « espionnent tout », qu’elles enregistreraient en permanence. Je le répète, comme dans mon article original : la pile est franchement peu performante. Avec un usage minimal (un peu de musique, une question ou deux), l’autonomie tourne autour de quatre heures. Il n’y a donc aucune possibilité que les lunettes enregistrent en continu tout en transmettant cette information à des serveurs. Si c’était le cas, la pile ne tiendrait pas quinze minutes.

Où en sont les ventes, et pourquoi Apple et Samsung hésitent

Malgré cette controverse grandissante, le marché, lui, ne ralentit pas. EssilorLuxottica a annoncé avoir écoulé plus de 7 millions de paires de Ray-Ban Meta et Oakley Meta au cours de 2025 seulement, soit le triple du cumul de 2023 et 2024. Meta viserait maintenant une capacité de production annuelle pouvant atteindre 20, voire 30 millions d’unités d’ici la fin de 2026. Difficile de nier que le format a trouvé un large public.

Face à ce succès, la position d’Apple est particulièrement révélatrice. Les rumeurs sur des lunettes Apple circulent depuis des années, et la date de lancement n’a cessé de reculer : d’abord attendue fin 2026, elle est maintenant évoquée pour fin 2027, certaines sources allant jusqu’à parler de 2028 pour une véritable version à réalité augmentée. Les raisons avancées touchent surtout des difficultés techniques : perfectionner les fonctions d’IA visuelle prendrait plus de temps que prévu. Mais il est permis de se demander si la prudence d’Apple n’est pas aussi liée à cette vague de controverses sur la vie privée : lancer un produit dans ce climat, avec la marque Apple et son positionnement axé sur la confidentialité, comporte un risque réputationnel. Meta, déjà rodée aux crises de ce genre (bref, elle n’apprend pas de ses erreurs), est-elle simplement mieux placée pour l’encaisser ?

Samsung, de son côté, avance avec plus de constance. Ses Galaxy Glasses, développées en collaboration avec Google et Qualcomm dans l’écosystème Android XR, sont attendues au troisième trimestre 2026. Contrairement à Apple, Samsung semble vouloir occuper le terrain pendant que la fenêtre est ouverte, quitte à essuyer les mêmes critiques que Meta.

Là où ces lunettes amènent du positif

La même caméra qui crée un malaise social a aussi un usage qui suscite beaucoup moins de débat : l’accessibilité pour les personnes aveugles ou malvoyantes.

  • Le partenariat entre Meta et Be My Eyes, un service qui met en contact les personnes malvoyantes avec des bénévoles voyants, s’est considérablement élargi. Il permet maintenant de joindre, mains libres et par simple commande vocale, non seulement des proches mais aussi les services à la clientèle de grandes entreprises comme Tesco, Sony ou Hilton. En Irlande, Meta a même distribué 15 000 paires de lunettes à des adultes aveugles, dans un projet où la caméra n’est plus un problème de confidentialité, mais littéralement toute la raison d’être du produit. Pour cette communauté, pouvoir dire « Hey Meta, appelle un bénévole » et obtenir une description de son environnement en temps réel, sans avoir à manipuler quoi que ce soit, est en train de changer des gestes du quotidien : lire une étiquette, régler un thermostat, s’orienter dans un lieu inconnu.

D’autres exemples vont dans le même sens.

Un an plus tard, mon bilan

Mes autocollants sont toujours sur la caméra, et je ne pense pas les enlever de sitôt. Mais je dois avouer toujours aimer mes lunettes. Et je ne suis pas seul, même le très critique Marque Brownlee a aimé les nouvelles moutures Meta

Ce que ces douze mois m’ont appris, c’est que le débat autour de ces lunettes n’est pas vraiment technique : c’est un débat sur la confiance, et cette confiance se construit ou se brise cas par cas, dans chaque interaction.

Le marché, lui, ne semble pas attendre que ce débat se règle : il grandit plus vite que la réflexion collective sur ce que ça veut dire de porter, en permanence sur le visage, une caméra liée à une entreprise dont la réputation en matière de confidentialité reste fragile, dans un contexte plus large de méfiance envers l’IA et la surveillance.

Et pendant que les géants de la tech temporisent ou foncent selon leur tolérance au risque, des amateurs de technologie comme moi espèrent que les bons usages viendront prendre le dessus progressivement, que les imbéciles vont cesser de faire des conneries avec celles-ci (faut bien rêver) et permettront une adoption plus large (et positive) de ces lunettes.


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Anthony Mak

Designer graphique passionné par l’apprentissage en milieu professionnel, j’explore les idées liées au design et aux technologies éducatives. Mon parcours m’a conduit à fusionner le design graphique et la formation, créant ainsi (je l’espère!) des expériences d’apprentissage engageantes et innovantes. Sur ce blogue, je partage mes réflexions, découvertes et pratiques autour de ces thèmes.

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