Il y a 15-20 ans, cette photo faisait rire tout le monde.

Un gars écrasé sous une caméra vidéo immense et un radio cassette, un walkman, un lecteur CD, un fax miniature, des VHS, tout un attirail digne d’un magasin d’électronique. La légende disait : « Tout ce qui est dans cette photo tient maintenant dans ta poche. » (j’ai l’âge pour avoir connu et vécu toutes ces technologies :D)

On trouvait ça brillant. On se sentait futés d’avoir réglé le problème. Sauf qu’on n’a pas réglé le problème. On l’a déplacé.

La centralisation, ce n’est pas juste une affaire de GAFAM

Quand on parle de dépendance technologique, on pense tout de suite aux géants qui captent nos données ou qui contrôlent l’attention avec des algorithmes. C’est un vrai enjeu, mais ce n’est pas celui qui m’occupe ces derniers temps.

Ce qui m’intéresse, c’est une réalisation de ma dépendance : mon téléphone est devenu le seul point d’accès à peu près tout ce que je fais. Mes photos, ma musique, mes courriels, mon compte de banque, mon travail, mes accès à deux facteurs. Un seul appareil, une seule pile, un seul point de défaillance.

Au bureau, c’est pareil avec l’ordinateur. J’ai vu assez souvent une panne de courant ou un bris de réseau transformer une équipe entière en groupe de gens qui errent, incapables de savoir quoi faire de leurs dix doigts. Pas parce qu’ils sont incompétents, mais parce que leur seul point de référence pour travailler, c’est cet écran, ce clavier, cette souris. On a centralisé nos outils dans un objet ultime, et on a perdu, un peu, notre capacité à fonctionner sans lui.

Ce que la recherche dit sur cette dépendance

Ce n’est pas juste une impression. Le phénomène de la dépendance abusive aux téléphones intelligents a même un nom : la nomophobie, contraction de « no mobile phone phobia ». Le terme remonte à une étude de la poste britannique de 2008 (UK Post Office / YouGov, via Psychology Today), qui avait remarqué que les gens s’inquiétaient dès qu’ils perdaient leur téléphone, manquaient de batterie ou se retrouvaient hors réseau.

Depuis, la recherche s’est multipliée. Une méta-analyse récente portant sur 43 études et plus de 36 000 personnes dans 18 pays (ScienceDirect, 2025) a trouvé que la nomophobie est largement répandue : 26 % des participants rapportaient des symptômes légers, 51 % des symptômes modérés et 21 % des symptômes sévères. Autrement dit, presque tout le monde y goûte à un degré ou un autre, et une personne sur cinq en vit une forme sévère.

Le plus troublant, c’est que ce n’est pas juste une question d’anxiété quand le téléphone est absent. Une étude devenue célèbre, menée par le chercheur Adrian Ward à l’Université du Texas (« Brain Drain », Journal of the Association for Consumer Research, 2017), a montré que le simple fait d’avoir son téléphone à portée de vue, même éteint, suffit à réduire la capacité cognitive disponible pour accomplir une tâche. Les chercheurs ont testé plusieurs façons d’atténuer cet effet, comme poser l’appareil face contre table ou l’éteindre complètement, sans succès. La seule stratégie qui a vraiment fonctionné, c’est la séparation physique réelle : mettre le téléphone dans une autre pièce.

Autrement dit, ce n’est pas juste dans la tête. Le cerveau garde une partie de son attention active envers le téléphone à proximité, occupé à inhiber le réflexe d’y porter attention, même quand on n’y touche pas.

Il y a un autre angle à ça, encore plus insidieux : on ne s’ennuie plus.

Le moindre temps mort, une file d’attente, un ami qui s’absente deux minutes, se remplit automatiquement par un réflexe de main vers la poche. Le cerveau est soit occupé à résister au téléphone, soit tourné vers lui pour combler le vide, avec ses mille et une façons de passer le temps.

Une étude de l’Université de Toronto, menée par les chercheurs Katy Tam et Michael Inzlicht (Communications Psychology, Nature, 2024), a montré que consulter son téléphone pour tuer le temps a l’effet inverse de celui recherché : ça augmente le sentiment d’ennui plutôt que de le dissiper. Leur explication : les médias numériques divisent l’attention, gonflent le niveau de stimulation qu’on en vient à exiger pour se sentir occupé, et donnent une impression de vide de sens. Résultat, on alterne constamment d’un contenu à l’autre pour fuir l’ennui, ce qui l’intensifie plutôt que de l’apaiser, un peu comme boire de l’eau salée pour étancher sa soif. Et ce vide qu’on fuit à tout prix n’est pas juste inconfortable à traverser, il serait carrément utile.

Des chercheurs britanniques, dont la psychologue Sandi Mann (Rotek), ont comparé deux groupes, l’un à qui on demandait une tâche ennuyeuse, l’autre une activité stimulante, avant de leur poser des questions qui demandaient de la créativité. Le groupe qui s’était ennuyé a produit davantage de réponses, et de meilleure qualité.

L’ennui, ce n’est pas du temps perdu. C’est apparemment le terreau dont la créativité a besoin pour pousser, et c’est justement ce terreau que le téléphone, toujours à portée de main, ne laisse plus jamais reposer en jachère.

Un mouvement de fond, discrètement

Je ne suis pas seul à sentir ça. Depuis un an ou deux, une vague tranquille de décentralisation volontaire s’installe, surtout documentée sur YouTube par des gens qui rachètent des appareils séparés : un lecteur MP3, un appareil photo, une montre sans écran, parfois un « dumbphone ».

Les chiffres commencent à confirmer la tendance : les ventes de téléphones basiques sont en nette hausse ces dernières années (ooma.ca), portées en bonne partie par de jeunes adultes qui cherchent à réduire leur dépendance au numérique. Certains parlent même d’« appstinence » (appstinence.org), un mot qui résume bien l’idée : ce n’est pas un rejet de la technologie, c’est une réponse à la saturation.

Pourquoi ça vaut la peine d’essayer

Le sujet m’intéresse et j’ai envie de tenter l’expérience à mon tour.

Pas de retour au flip phone toutefois, tant qu’on n’aura pas ramené le bon vieux LG à clavier coulissant, parce que j’ai déjà tenté de texter avec un clavier numérique et non merci.

Source : Kevin Bryant from Oak Park, MI, USA, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

Mais l’idée de reprendre certaines fonctions une à une, hors du téléphone, pour voir ce que ça change dans ma tête et dans mes journées, oui ça fera plus de choses dans mes poches ou dans sac à transporter, mais ça m’intéresse.

La photo du gars surchargé faisait rire parce qu’elle montrait un problème réglé. Mais on a juste changé la nature du problème : d’un fardeau physique, on est passé à un fardeau psychologique, un seul appareil qui porte le poids de tout ce qu’on est censés savoir faire, et qui nous envoie des notifications constantes. Le cerveau n’a plus le temps de se reposer, il est toujours entre deux notifications.

Décentraliser un peu, ce n’est pas nier les bénéfices du téléphone. C’est aider mon cerveau à ne plus être sur-stimulé par trop de possibilités concentrées dans un seul objet, toujours à portée de main, toujours prêt à combler le moindre vide. C’est me donner des points d’ancrage spécialisés dans leur tâches et plus variés.

Cet article est un préambule à ma démarche. Je voulais d’abord confirmer avec des recherches que mon impression était fondée, avant de m’attaquer au concret. Je vais maintenant tester quelques alternatives, et je reviens avec mon verdict dans quelques semaines.


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Anthony Mak

Designer graphique passionné par l’apprentissage en milieu professionnel, j’explore les idées liées au design et aux technologies éducatives. Mon parcours m’a conduit à fusionner le design graphique et la formation, créant ainsi (je l’espère!) des expériences d’apprentissage engageantes et innovantes. Sur ce blogue, je partage mes réflexions, découvertes et pratiques autour de ces thèmes.

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